Le mot, ce petit bruit de voix, ce petit gribouillage, c’est la traduction sonore ou visuelle d’une pensée. C’est :
- D’abord une pensée qui se cherche, qui cherche une traduction symbolique, un signe qui la représente ;
- Puis c’est un signe sonore, d’usage immédiat, communicable à portée de voix, mémorisable, souvent inséré dans une séquence sonore plus ou moins longue où les phonèmes (les unités sonores) sont plus faciles à repérer que les mots, souvent constitués d’une chaine de phonèmes) ;
- Enfin un signe écrit pour un emploi différé, communicable pratiquement sans limite dans le temps et dans l’espace.
Le mot est un agrégateur, un synthétiseur, un condensé de pensées.
Le mot est presque toujours un mot-valise, et cette valise-là n’est jamais bien bouclée, malgré les soins des élagueurs toujours limités par l’espace graphique de leurs dictionnaires où sont hébergés les mots reconnus: il y a toujours pour le lecteur, et c’est heureux, quelques racines, quelques ramures, quelques feuilles qui dépassent, quelques stolons qui s’évadent et qui courent en ricochets vers des horizons de pensées nouvelles. Et des lexicographes comme Alain Rey ont su apprécier, reconnaître et héberger des mots nouveaux qui sans eux seraient restés des SDF (Sans Dico Fixe) allant, pourtant pleins de vie, de conversation en baratin, alors qu’honnêtes travailleurs au service de la pensée, ils méritaient depuis longtemps leurs « papiers »…
Un mot nouveau c’est une pensée qui s’est affinée, précisée, nuancée.
Une idée, c’est une pensée renouvelée qui va avoir besoin de mots nouveaux, ou de mots anciens nuancés, agencés différemment.
Le mot, la chaîne de mots, sont une traduction toujours approximative, qui essaie de cerner au plus près une pensée foisonnante.
Le mot codifié est une pensée fossilisée, limitée aux frontières de significations que lui assigne le dictionnaire ou l’usage oral. Mais la pratique orale, plus souple, qui n’a pas les inerties de l’édition, respecte le foisonnement, la créativité de la pensée, tous les glissements, tous les remaniements. Le dictionnaire est toujours en retard d’une bataille dans la vie vraie des mots vrais, des mots vécus, des mots sentis.
Il y a loin du Larousse au parler de la rousse péripatéticienne harcelée par la rousse…
Le mot est davantage objet intime que propriété collective. Certains mots ont pour moi des résonances uniques, et j’ai quelques « liens » privilégiés qui me mènent, moi et moi seul, si je les active, si je les « clique », en des lieux de pensée difficilement communicables. La pensée se livre souvent – juste avant le sommeil – à des vagabondages, des errances étranges. Les psychanalystes savent nous aider à retrouver le sens caché, déguisé, de ces labyrinthes.
Les mots sont souvent impuissants à faire partager le vécu du beau, du bien, des sentiments…, ou bien ils ne font que cerner de leur mieux ces notions impalpables, insaisissables.
Le jeu des mots, leur usage, leur emploi sont plus importants que la collection des mots. Racine, Baudelaire ont su nous faire partager leurs richesses ensérées dans des chaînes musicales de douze pieds faites de mots de tous les jours. Boileau nous culpabilise par son « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément. » Je penserais plutôt « Ce qui s’éprouve bien… » au sens de « Ce qui s’éprouve clairement, « droit », sans distorsions affectives, et qui, alors, se traduit comme dit si bien Françoise Dolto, en « mots vrais », en « parler vrai », en mots justes et généreux dont devrait être tissée toute communication.
L’enrichissement du vocabulaire ne suffit pas. Le jeu de la pensée génère des nouveaux mots, de nouvelles phrases, des trouvailles de style, d’agencements spatiotemporels - sonores ou graphiques – de la pensée qui se cherche et finit souvent, peu à peu, par se couler dans les habits, les moules des codes d’écriture ou de parole en usage, convenables ou à la mode.
La pensée est tentée par le conformisme commode qui emprunte les mots convenus.
Nous jouons personnellement avec nos mots-pensées, aves nos images-pensées, avec nos mots-images, avec nos sensations-pensées. Et entre tous ces registres nous ne cessons de jeter des passerelles – que les poètes appellent « correspondances », images, associations d’idées…
Un mot c’est un « bumper » sur laquelle la pensée rebondit après y avoir été attirée, un bumper intelligent, sensible, orienté.
Car les bumpers des billards électriques sont fous - ou plutôt innocents - comme tous les automates : ils renvoient n’ímporte où, et la boule-pensée se heurte comme une possédée aux parois du flipper, ou va ricocher sur un autre bumper aussi peu accueillant, ou se perdre dans le non sens d’une fin de vie prématurée : (« Play again, it’s more fun to compete… », nous enjoignait le cher David Gottlieb…)
Les bumpers de notre pensée sont pleins de sens, le sens de notre logique personnelle, intime : ce sont les liens de notre pensée hypertexte.
Et le génie de l’humanité est dans cette aptitude à créer des réseaux, des chaînes de pensée, à sauter d’une idée à l’autre. Peu importe si ma passerelle paraît fragile à mon interlocuteur, à mon lecteur, du moment que moi je me comprenne…
Mais il ne faut point trop de singularité dans ces rebonds, sinon vous passez vite au mieux pour un poète, si pas pire…
Il y a comme une « politesse » du langage échangé qui doit s’adapter à l’interlocuteur, au lecteur destinataire ou potentiel. Il faut que notre « oucopo » (« ouvroir de communication potentielle » - cf. le très célèbre « Oulipo ») ne soit pas trop fantaisiste ni à notre seul usage.
Le tout petit qui ne parle pas encore, mais qui pointe du doigt un objet vu et convoité, sait déjà bien des choses :
- Sa pensée à lui est toute occupée par l’image de l’objet vu, par des séquences d’activités possibles déjà vécues avec cet objet : il sait très bien ce qu’il veut… mais
- L’adulte (ou l’enfant à qui il montre ou demande ce qu’il veut) n’a pas, en ce moment précis, ces images-là en tête, ces projets d’exploitation de l’objet. La pensée, ses images, c’est quelque chose d’intime, de personnel, qui ne se lit pas sur le front ni dans les yeux, quelque chose qu’il faut savoir communiquer, faire connaître (et le montrer du doigt c’est très commode, c’est déjà nommer, c’est déjà dire, parler. Ce geste du doigt pointé c’est l’équivalent virtuel du bâton que prend le jeune enfant pour aller chercher loin sous la voiture son ballon hors de portée de ses petits bras).
L’enfant n’a peut-être pas encore le mot en tête – encore moins sur la langue, - mais il l’a peut-être déjà dans les oreilles comme beaucoup d’enfants qu’on croit en retard pour parler mais qui sont souvent très en avance pour penser – il suffit de les regarder jouer pour être rassuré -, mais il a en pensée la matrice du mot en développement.
Un tout petit intelligent a parfois longtemps recours, tant que ses “interlocuteurs” sont à portée de regard ou de cris, à bien d’autres moyens de communication de sa pensée (mimiques, gestes, vocalisations diverses..) plutôt que d’utiliser le mot convenu et si attendu des adultes, le mot qu’il entend bien, qu’il a bien reconnu… Mais l’employer, le prononcer, c’est en quelque sorte se conformer, obéir, faire à papa, maman, à l’entourage un cadeau royal aussi important que la propreté, la maîtrise sphinctérienne.
Un mot en gestation est toujours plus riche que le mot « accouché », trouvé (« je ne trouve plus mes mots, je ne trouve pas le mot, il n’y a pas de mot pour exprimer mon indignation… » Souvent la pensée tâtonnante donne naissance, à une phrase parfois très longue, à une périphrase, à une image : c’est ainsi que le « jeu » ne cesse de s’introduire - comme dans toute activité – dans les failles, dans les défaillances de la pensée, qui jamais ne parvient à rendre la richesse du réel, encore moins celle de réel vécu, ressenti.
Le mot est toujours réducteur par rapport au foisonnement de sensations et d’idées liées qu’il essaie de représenter.
Du tout petit, qui « découvre » en les entendant lui-même, ravi, ses premiers mots, à l’écrivain de génie, au poète raffiné, au technicien qui rêve d’un mot pour chaque chose et d’une chose seule et unique associée à chaque mot de ses fiches et notices, tous, tous sans exception, sont des acteurs, bricoleurs tâtonnants – souvent avec leur mémoire – aux prise avec un réel symbolique : l’univers changeant, vivant, des mots-outils de la pensée.
Ne rions jamais d’un enfant qui se trompe dans ses mots, sinon gentiment, avec lui, si lui en rit et a déjà le sens de l’insolite, de l’humour. C’est comme si on se moquait de son bâton-fusil, de son caillou-voiture, de sa guenille-doudou. Pour le singe, le caillou restera hélas toujours un caillou bon à jeter, utile pour casser.
Laissons au tout petit, s’il y tient, l’exclusivité de ce mot erroné. Les ajustements se feront petit à petit. Soyons modestes, nous les adultes, relisons nos lettres, nos écrits : que d’approximations, que d’imprécisions! Peu importe, l’essentiel est d’avoir eu le désir et le plaisir de communiquer, d’échanger.
Sachons lui placer des mots nouveaux accessibles, bien “encadrés” dans un contexte sans ambiguïté, qu’ils n’aient pas l’air d’un poisson rouge dans un tiroir ou d’une chaussette dans un bocal…
Les mots sont les pièces jaunes de sa future fortune culturelle.
Le premier mot d’un tout petit (comme plus tard son premier caca…) c’est un lingot d’or qu’il offre à son entourage : « j’ai compris et j’accepte les codes parlés de vos échanges. Désormais, je suis des vôtres. »